C' est en 1800, qu'un jeune charpentier du nom de Louis Dubourdieu
fonda un chantier de construction de " tilloles ", mot ancien
désignant des bateaux de pêche à rames. Le premier livre de
comptes ne débutant qu'en juillet 1885, il ne reste du chantier du
XlXème que le souvenir forcément imparfait transmis par la
tradition orale, et quelques plans. Ces derniers ne portent pas de mention de
taille, mais il existait au moins deux modèles de " tilloles
", la " Petite " et la " Grande ". Ces bateaux de
pêche à rames étaient déjà construits
à l'unité selon les demandes spécifiques de chaque "
patron ". Vers 1890, les " Tilloles " apparaissent dans le livre
de compte avec un gréement complet. Le chantier naval Dubourdieu a donc
construit quelques bateaux à voile, mais sur une très courte
durée. Trois générations, en descendance directe,
traversent le siècle aux commandes d'un chantier naval à la
réputation croissante, d'où sortent chaque année entre 12
et 16 bateaux.
A l'aube du XXème siècle, Emile Dubourdieu, 4ème du nom,
insuffle au chantier le souffle de la révolution industrielle en
construisant les premiers bateaux à pétrole. C'est en 1900
environ qu'apparaît le nom de " pinasse ", dont l'origine est
controversée. Pour certains, il viendrait du pin, bois souvent
utilisé dans leur fabrication. Pour d'autres, il viendrait du droit de
" pinasse " perçu par les seigneurs testerins sur toute
pêche effectuée sur le bassin, et abolie à la fin du
XVlllème par décret royal. Toujours est-il que c'est aux
alentours de cette date que les livres de compte du chantier Dubourdieu font
état de "pinasses" à pétrole. L'appellation
" Tillole " survivra jusqu'à la première guerre
mondiale, uniquement utilisée pour les commandes de clients locaux. En
1918, la Marine Nationale passe ses premières commandes au chantier qui
livre 6 canots de débarquement entre 8 et Il mètres. Des
unités à pétrole, embarcations de travail, pêche ou
ostréiculture, toujours construites sur mesure, seront "
exportées " jusqu'en Bretagne, et leur taille peut atteindre les 16
mètres. Le chantier naval Dubourdieu a trouvé dès lors un
nouveau débouché et fabrique des pinasses, sardinières et
chalutiers qui pendant l'entre deux guerres seront vendues dans toute la
France.
Au début des Années Folles, le Bassin d'Arcachon
devient un lieu de villégiature très coté. Gabrielle
d'Annunzio y côtoie Jean Cocteau, et les riches négociants
bordelais se font ériger des " folies " dans la Ville d'Hiver.
Les distractions étant rares et les bains de mer quelque peu frais, ces
touristes avant l'heure se tournent vers la mer et découvrent les joies
de la navigation. A la demande de cette clientèle spéciale, le
chantier naval Dubourdieu, devenu " Emile Dubourdieu et fils " va
faire évoluer sa pinasse de travail en petit bijou de plaisance: bois
précieux vernis, cuivre et laiton polis, moteurs à pétrole
dès 1909, puis à essence à partir de 1922, jusqu'à
la transmission qui, à crémaillère pour
l'ostréiculture, passe en ligne d'arbre directe ( à" talon
") pour la plaisance. Ces " pinasses de Monsieur "
étaient pilotées par des marins du Bassin d'Arcachon, petits
pêcheurs qui se louaient pour une saison. On organisait des pique-niques
très fins, avec les messieurs en canotiers et les dames en robes
légères de lin clair. Dubourdieu devient le spécialiste
des pinasses automobiles.
En 1930, le moteur à essence règne en maître, et plusieurs
constructeurs, originaires du Bassin, inventent le moteur marin : Chevillet,
Castelnau, Couach, sont en passe de devenir des grands noms du motonautisme de
plaisance. Dès lors, lentement, la part des bateaux de plaisance dans la
production du chantier devient de plus en plus importante, pour être
majoritaire dès les années 50. En 1931, Emile se retire, laissant
le chantier à ses fils, Guillaume et Pierre. Le chantier s'appellera
désormais " Dubourdieu Frères ". En 1947, le fils de
Pierre, Jean-Pierre, fait son apprentissage au chantier. Il reprend l'affaire
avec son père lorsque Guillaume part à la retraite en 1961, et
commence à dessiner les modèles. C'est à Jean-Pierre que
les pinasses actuelles doivent leurs lignes élégantes. Seul
maître à bord depuis 1974, c'est encore Jean-Pierre qui "
invente " en 1981 les " Classic Express ", pinasses de la
nouvelle génération, lignes classiques et construction moderne en
bois stratifié. De 1981 à 1999, une quinzaine de ses Classic
Express sera mise à l'eau, ainsi que des créations sur mesure
pour une clientèle de plus en plus prestigieuse, dont Philippe Starck.
Après 6 générations de Dubourdieu, le chantier se
retrouvait sans successeur. L'aventure aurait pu s'arrêter là.
Mais laisser mourir un tel savoir-faire était inconcevable. C'eût
été mettre en péril la survie d'un patrimoine, d'un
métier, d'une race à part de bateaux. Emmanuel et Béatrice
Martin, 65 ans à eux deux, ont relevé le défi et
racheté le chantier en septembre 2000. Désormais "Dubourdieu
1800", l'entreprise se modernise et internationalise ses ventes,
portée par le phénomène d'engouement pour les bateaux de
caractère, mis au goût du jour par les Italiens, et pourtant
fabriqués depuis plus de 200 ans à Gujan-Mestras ! OEnologue de
formation, titulaire d'un Master de Gestion, bilingue, Emmanuel Martin est un
enfant du pays. Né et élevé sur le Bassin d'Arcachon, il a
goûté très tôt aux plaisirs de la navigation,
pratiquant le Windsurf en compétition de haut niveau. Passionné
de voitures anciennes, la restauration automobile occupa ses loisirs au point
qu'il envisagea un temps de s'y consacrer à part entière.
Toutefois, ses débuts en oenologie le conduisirent à gérer
des propriétés viticoles pour le compte d'un grand groupe
financier, où il pratiquait, avec brio, le mariage délicat des
tours de mains ancestraux avec les technologies d'avant garde. L'élevage
d'un grand cru requiert en effet les mêmes exigences que la construction
d'un bon navire: tenir compte des contraintes de la nature et les sublimer de
la main de l'homme. L'envie d'être maître de son destin, la passion
pour la belle ouvrage et peut-être la nostalgie de I 'extraordinaire
qualité de vie de ce coin d'océan enchâssé dans ses
dunes blondes eurent raison de la vie rangée de ce jeune cadre
supérieur. Béatrice, sa femme, partageait son temps entre la
direction d'une agence de voyages spécialisée dans la conception
sur mesure de voyages haut de gamme et l'éducation de deux jeunes
enfants. Sportive accomplie, et meneuse d'équipe, elle avait envie de
concevoir du sur-mesure tout aussi prestigieux mais plus tangible. Leur
parcours a donc croisé celui de Jean-Pierre Dubourdieu qui cédait
son affaire à plus de 70 ans, et leurs expériences
conjuguées de la gestion, de la création et de la technologie a
convaincu ce dernier: les pinasses ne mourront pas, elles vont connaître
une nouvelle vie.
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